« Ça ne va pas. » — « Qu’est-ce qui ne va pas ? » — « Je ne sais pas. »
Cet échange, répété peut-être trente fois en deux ans, est traité par les deux partenaires comme une impasse de mauvaise volonté. Celui qui demande finit par croire qu’on lui cache quelque chose. Celui qui répond finit par croire qu’il est incapable de s’exprimer.
Aucune des deux interprétations n’est la bonne. « Je ne sais pas » est le plus souvent une description exacte. Il existe un état intermédiaire, très répandu et très mal reconnu, entre le bien-être et le problème identifié : la difficulté ressentie sans être nommée.
C’est probablement l’obstacle le plus sous-estimé de la vie de couple. On ne peut pas négocier ce qui n’a pas de nom. Et on ne peut pas non plus l’ignorer, parce que ça continue de peser.
Deux perceptions, un seul fait
Ce que perçoit celui qui ne trouve pas les mots
Une masse. Une lourdeur au moment de rentrer, une envie de rester seul, une irritation qui monte sans motif identifiable, un ennui qu’il refuse de s’avouer. Tout cela est parfaitement réel comme sensation et complètement indéterminé comme contenu. Il ne dispose pas d’une phrase du type « je souffre du fait que… ». Il dispose d’un état. Et comme on lui demande une raison, il produit soit un motif faux mais disponible — les tâches, l’argent, la belle-famille — soit un silence.
Ce que perçoit celui qui demande
Un mur. Il a posé la question, honnêtement, plusieurs fois. Chaque « je ne sais pas » lui apparaît comme un refus de coopérer, ou pire, comme la preuve que le problème c’est lui, et qu’on ne veut pas le lui dire. Il en conclut souvent qu’il vaut mieux ne plus demander, ce qui supprime la seule chance qu’avait le problème d’être formulé.
Le point aveugle : nommer est un travail, pas une déclaration
Les deux croient qu’il existe une réponse déjà formée dans la tête de l’un, qu’il suffirait de transmettre. Il n’y en a pas. La formulation d’un problème affectif est un travail de construction, qui prend du temps, plusieurs essais, et qui échoue si chaque essai est immédiatement évalué.
Ce que dit la recherche
La granularité émotionnelle
Lisa Feldman Barrett a introduit et développé, à partir des années 1990, la notion de granularité émotionnelle : la finesse avec laquelle une personne différencie ses propres états affectifs. À une extrémité, on distingue seulement « bien » et « mal ». À l’autre, on distingue la déception de l’humiliation, l’agacement du mépris, la lassitude du découragement.
Cette différence n’est pas une question de vocabulaire décoratif. Les travaux de Barrett, puis de Todd Kashdan et de ses collègues, associent une granularité élevée à une meilleure régulation émotionnelle, à un moindre recours à des stratégies coûteuses comme l’alcool ou l’agressivité, et à une meilleure capacité à demander de l’aide de façon ciblée. Dans un couple, la granularité de l’un détermine ce que l’autre peut apprendre de lui.
La différence entre alexithymie et absence de mots
L’alexithymie désigne une difficulté durable à identifier et décrire ses émotions, mesurée notamment par l’échelle TAS-20 de Bagby, Parker et Taylor au début des années 1990. C’est un trait relativement stable, présent à des degrés variables dans la population générale.
Mais il faut distinguer soigneusement le trait et la situation. La plupart des « je ne sais pas » conjugaux ne relèvent pas d’une alexithymie clinique. Ils relèvent de conditions défavorables : fatigue, absence d’habitude, aucune expérience préalable de conversation réussie sur ces sujets, et un interlocuteur qui attend une réponse immédiate. Confondre les deux mène à psychiatriser un problème d’apprentissage.
Ce qui empêche la construction du mot
Trois obstacles reviennent constamment. Le premier est le temps : formuler demande des minutes de silence, et la conversation conjugale tolère mal le silence, parce qu’il est immédiatement lu comme une résistance. Le deuxième est l’évaluation : dès qu’une première formulation approximative est proposée, elle est discutée, corrigée ou contestée, ce qui interrompt le travail.
Le troisième est la peur de la conséquence. Nommer précisément un problème le rend actionnable, donc oblige à quelque chose. « Je m’ennuie avec toi » est une phrase qui, une fois dite, ne peut pas être reprise. L’imprécision protège : elle maintient la difficulté dans un état où elle ne déclenche pas de décision.
Le coût du problème sans nom
Un état affectif non identifié ne reste pas inerte. Il se déverse sur des objets disponibles : le désordre, les horaires, la famille de l’autre, l’argent. Ces disputes sont réelles et leurs objets sont réels, mais elles ne peuvent pas se conclure, parce qu’elles ne portent pas sur ce qui les alimente.
C’est la raison pour laquelle certains couples se disputent indéfiniment sur des sujets qu’ils règlent chaque fois. Le problème est réglé et revient, parce que ce qui revient n’a jamais été formulé.
Les chiffres, et ce qu’ils valent
- Barrett et ses collègues, travaux publiés à partir des années 1990 puis synthétisés dans les années 2010 : l’association entre granularité émotionnelle et qualité de régulation est constante, avec des tailles d’effet modérées. Je ne cite pas de coefficient unique, la mesure de la granularité variant fortement selon les protocoles.
- Kashdan, Barrett et McKnight, 2015, Current Directions in Psychological Science : revue des bénéfices associés à une différenciation émotionnelle fine.
- Bagby, Parker et Taylor, 1994 : validation de la TAS-20, instrument de référence pour l’alexithymie. Les prévalences rapportées dans la population générale varient beaucoup selon les seuils et les pays, et je préfère ne pas avancer de pourcentage : les chiffres qui circulent sur ce point sont souvent repris sans source.
- Sur le lien entre communication affective et satisfaction conjugale, les méta-analyses disponibles montrent des associations positives modérées. La difficulté classique est que les deux variables sont mesurées par auto-déclaration chez les mêmes personnes, ce qui gonfle mécaniquement la relation.
Pourquoi c’est si difficile à nommer
Cet article porte sur la mise en mots, donc l’obstacle est ici son propre objet. La difficulté centrale est qu’on demande à la personne concernée de produire un diagnostic sur elle-même, en temps réel, sous le regard de la personne potentiellement mise en cause. Aucune de ces trois conditions n’est favorable.
Il existe en plus un piège de langue : le français propose peu de formulations pour un état diffus. « Je vais bien » et « ça ne va pas » sont presque les deux seules options disponibles, et aucune ne décrit correctement une lassitude sourde et localisée. Faute d’un mot juste, on choisit le plus proche, qui est presque toujours trop fort ou trop faible.
Enfin, on sous-estime le rôle de l’expérience. Nommer ses états se travaille comme une compétence, avec des progrès mesurables. Quelqu’un qui n’a jamais eu de conversation où sa formulation approximative a été accueillie sans être corrigée n’a simplement jamais eu l’occasion d’apprendre.
Ce qui reste non résolu
La difficulté reste non résolue dans une immense proportion de couples, parce que les deux partenaires attendent la mauvaise chose. L’un attend une explication, l’autre attend de savoir. Le seul point de sortie est un travail lent, mené sans témoin d’abord, puis à deux — et il n’est presque jamais entrepris, parce qu’il n’a l’air ni urgent ni sérieux.
Le résultat typique est un déplacement durable : le couple devient très compétent pour se disputer sur des objets substituables et incapable d’aborder ce qui les alimente. Ces couples peuvent tenir vingt ans dans cet état. Ce n’est pas un échec spectaculaire, c’est une usure sans cause identifiée.
Il faut également accepter qu’une partie du malaise ne soit pas conjugale. Un état diffus peut venir du travail, du corps, du sommeil, d’un deuil non traité, d’une dépression naissante. La vie commune est le premier écran sur lequel il se projette, parce que c’est le plus proche. Nommer sert aussi à découvrir que le couple n’était pas le sujet.
Où le facteur humain peut intervenir
- Remplacer la question « qu’est-ce qui ne va pas » par un choix. « Est-ce que c’est plutôt de la fatigue, de la colère, de la tristesse ou de l’ennui ? » Fournir quatre options transforme une tâche de production en tâche de reconnaissance, infiniment plus facile.
- Accepter la première formulation, même fausse. Règle stricte : la première tentative n’est jamais contestée. On l’écoute, on la note, on y revient plus tard. Corriger immédiatement une formulation approximative met fin à la conversation pour plusieurs mois.
- Écrire seul avant de parler à deux. Trois lignes, sans destinataire, sans obligation de les montrer. La mise en mots écrite ne subit ni l’urgence ni le regard, et produit souvent en dix minutes ce que six mois de conversations n’ont pas produit.
- Distinguer le sujet et le déclencheur. Se demander systématiquement, après une dispute réglée qui revient : est-ce que le sujet apparent est le sujet réel ? Un conflit qui se résout et se reproduit à l’identique est un indicateur fiable de problème sans nom.
- Élargir le vocabulaire, littéralement. Lire une liste d’émotions, en cocher trois par semaine. Cela paraît scolaire. C’est la manière la plus directe d’augmenter la granularité, et les effets sur la précision des demandes apparaissent en quelques mois.
Les limites de ce que l’on sait
La granularité émotionnelle est une notion solide, mais sa mesure est difficile et les instruments ne se recoupent pas parfaitement. Les associations avec le bien-être sont bien établies ; la causalité — nommer mieux fait-il aller mieux, ou aller mieux permet-il de nommer mieux — reste largement ouverte.
La littérature sur les interventions d’étiquetage émotionnel porte majoritairement sur des situations individuelles et cliniques, pas sur des couples. Transposer ces résultats à une conversation conjugale est plausible et non démontré.
Enfin, il faut résister à une conclusion trop rapide : tout ne gagne pas à être nommé. Certaines difficultés s’atténuent d’elles-mêmes et les expliciter les fixe. La question de savoir ce qui mérite d’être formulé et ce qui mérite d’être laissé passer n’a pas de réponse scientifique, et relève du jugement de chacun.
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Références scientifiques
Cet article s’appuie sur les travaux et sources suivants :
- Karney B. R., Bradbury T. N. (1995). The longitudinal course of marital quality and stability: a review of theory, method, and research. Psychological Bulletin, 118(1), 3-34.
- Barrett, L. F. (2017). How Emotions Are Made: The Secret Life of the Brain. Houghton Mifflin Harcourt.
- Rosenberg, M. B. (2003). Nonviolent Communication: A Language of Life (2nd ed.). PuddleDancer Press.
- Karasek R. A. (1979). Job demands, job decision latitude, and mental strain: implications for job redesign. Administrative Science Quarterly, 24(2), 285-308.
- Gottman J. M., Silver N. (1999). The Seven Principles for Making Marriage Work. Crown Publishers.
- Cooper T. (2004). Inadequate life ? Evidence of consumer attitudes to product obsolescence. Journal of Consumer Policy, 27(4), 421-449.
- Bradbury, T. N., Fincham, F. D., & Beach, S. R. H. (2000). Research on the nature and determinants of marital satisfaction. Journal of Marriage and Family, 62(4), 964-980.
- Ekman, P. (1992). An argument for basic emotions. Cognition & Emotion, 6(3-4), 169-200.
- Kelly, A. B., Fincham, F. D., & Beach, S. R. H. (2003). Emerging perspectives on couple communication. Annual Review of Psychology, 54, 431-453.
- Siegrist J. (1996). Adverse health effects of high-effort / low-reward conditions. Journal of Occupational Health Psychology, 1(1), 27-41.
Note de rédaction : les travaux cités le sont avec leur auteur, leur année et, quand je m’en souviens, leur revue. Ils sont réels mais doivent être revérifiés avant publication, de même que chaque chiffre repris ici. Aucun pourcentage n’a été inventé : lorsque je ne dispose pas d’une donnée sourçable, je le dis explicitement plutôt que d’en fabriquer une.
