Quand l’application devient un régulateur d’humeur (facteurs humains des sites de rencontre, 5/5)

Un mercredi de février, 13 h 05, dans une file d’attente. Antoine ouvre l’application sans intention de rencontrer qui que ce soit. Il n’écrira à personne, il ne répondra pas aux deux messages en attente. Il vérifie simplement s’il s’est passé quelque chose. Cela fait quatorze mois qu’il fait cela plusieurs fois par jour, et huit mois qu’il n’a pas rencontré quelqu’un. L’outil fonctionne parfaitement, mais pas pour la fonction annoncée.

Ce qui se joue réellement : un outil de rencontre devenu régulateur d’humeur

Une application de rencontre fournit deux choses différentes, et une seule est immédiate. La première est une possibilité de rencontrer quelqu’un, qui demande du temps, des échanges, un déplacement, et dont l’issue est incertaine. La seconde est un signal de valeur sociale, disponible en trois secondes, à toute heure, sans risque.

Quand un dispositif propose une récompense lente et incertaine à côté d’une récompense rapide et fiable, l’usage se déplace vers la seconde. Ce n’est pas un défaut de caractère, c’est une propriété générale du comportement.

Le résultat est un usage qui devient auto-suffisant. L’application n’est plus un moyen d’atteindre une rencontre, elle est devenue une manière de réguler son état, notamment dans les moments creux : la file d’attente, la pause, le soir avant de dormir.

Comment cela s’installe, en quatre temps

Premier temps. L’usage initial est orienté vers l’objectif. Les correspondances servent à parler puis à rencontrer.

Deuxième temps. Les rencontres se révèlent coûteuses et souvent décevantes, alors que les correspondances restent gratifiantes et gratuites. Le rapport entre effort et récompense diverge nettement entre les deux.

Troisième temps. L’usage se déplace vers la vérification. On ouvre pour voir, pas pour agir. C’est le moment où le nombre de conversations entamées chute alors que le temps passé sur l’application augmente.

Quatrième temps. L’état émotionnel se met à dépendre du flux. Une journée sans notification produit une baisse d’humeur, ce qui indique que la fonction a changé : l’outil ne sert plus à rencontrer, il sert à mesurer sa valeur.

Ce que dit la recherche

Les motivations d’usage ne sont pas celles qu’on annonce. Elisabeth Timmermans et Elien De Caluwé ont publié en 2017, dans Computers in Human Behavior, une analyse des motivations d’utilisation de ce type d’application. Parmi les motifs identifiés figuraient explicitement la recherche de validation personnelle et le divertissement, à côté de la recherche de relation. Ces motifs coexistent chez les mêmes personnes, et le second peut prendre le dessus sans décision consciente.

L’usage a été associé à des indicateurs psychosociaux. Jessica Strubel et Trent Petrie ont publié en 2017 dans Body Image une étude associant l’utilisation de ces applications à une image corporelle moins favorable et à des indicateurs psychosociaux plus bas, chez les hommes comme chez les femmes. Il s’agit d’associations transversales, et le sens de la causalité n’est pas établi : il est possible que l’usage affecte l’état, comme il est possible que certains états favorisent l’usage.

Le cerveau réagit à l’écart entre l’attendu et l’obtenu. Wolfram Schultz, Peter Dayan et Read Montague ont publié en 1997 dans Science des travaux fondateurs montrant que certains signaux neuronaux codent une erreur de prédiction : ils répondent non pas à la récompense elle-même mais à sa différence avec ce qui était anticipé. Une conséquence directe : une récompense parfaitement régulière cesse rapidement de produire un effet, tandis qu’une récompense imprévisible en produit durablement.

Vouloir et apprécier ne sont pas la même chose. Kent Berridge et Terry Robinson ont développé, à partir de travaux publiés notamment en 1998, une distinction entre les systèmes de désir et ceux du plaisir. Cette distinction explique une expérience très courante : continuer à vouloir ouvrir une application dont l’usage ne procure objectivement plus aucun plaisir.

Le retour social visible agit sur l’évaluation. Lauren Sherman et ses collègues ont publié en 2016 dans Psychological Science une étude montrant que le nombre de mentions positives affichées modifiait l’appréciation des contenus et l’activité cérébrale associée. Le travail portait sur des adolescents et sur un autre type de plateforme, et je le cite comme convergence de mécanisme, pas comme preuve directe.

Une hypothèse formulée comme telle. Je ne connais pas d’étude ayant mesuré la part des utilisateurs dont l’usage principal a basculé vers la validation. Le cadre proposé ici est cohérent avec les travaux cités et avec ce que rapportent beaucoup d’utilisateurs, mais il n’est pas quantifié.

Une précision utile pour ne pas se tromper de cible. Il serait facile de conclure que ces applications sont conçues pour rendre les gens dépendants, et cette lecture est trop simple. Le mécanisme décrit ici ne nécessite aucune intention : il suffit qu’un dispositif fournisse un signal social irrégulier et immédiatement accessible pour que l’usage dérive dans cette direction. Le courrier postal ne produisait pas cet effet parce que le délai était long et le volume faible. La question n’est donc pas de savoir qui est responsable, mais de reprendre la main sur deux paramètres très concrets : la fréquence d’accès et la nature de l’indicateur que l’on regarde.

Le test : ton usage sert-il à rencontrer ou à te rassurer ?

Réponds pour les deux dernières semaines et coche ce qui est vrai.

  • Tu ouvres l’application sans intention d’écrire à quelqu’un.
  • Tu as des conversations en attente auxquelles tu ne réponds pas.
  • Une journée sans notification affecte ton humeur.
  • Tu consultes surtout dans les temps morts et le soir.
  • Le nombre de correspondances te procure plus de satisfaction que les échanges.
  • Tu n’as proposé aucune rencontre depuis plus d’un mois.
  • Tu réactives ton profil après une mauvaise journée.
  • Tu ne saurais pas dire ce que tu attends concrètement de l’application.

Trois cases ou moins : ton usage reste orienté vers l’objectif. Quatre à cinq : l’outil remplit désormais deux fonctions et la seconde consomme l’énergie de la première. Six ou plus : tu utilises un service de rencontre comme régulateur d’humeur, ce qui est parfaitement compréhensible et parfaitement incompatible avec le fait de rencontrer quelqu’un.

Les facteurs humains à l’œuvre

L’écart entre récompense immédiate et objectif lointain

Toute situation qui propose un gain instantané à côté d’un gain différé produit ce déplacement. Le reprocher à la volonté n’a pas de sens : c’est le rapport entre les deux options qu’il faut modifier.

L’imprévisibilité comme moteur

Si les notifications arrivaient à heure fixe, elles perdraient presque tout leur pouvoir. C’est leur irrégularité qui maintient la vérification, et cette irrégularité n’est pas un défaut du système : c’est la conséquence normale du fait que des humains répondent quand ils veulent.

La mesure de soi déléguée à un compteur

Un chiffre disponible en permanence finit toujours par être interprété comme une évaluation. Le compteur ne mesure pourtant qu’une visibilité, laquelle dépend d’éléments qui n’ont rien à voir avec toi : l’heure, la zone, l’activité des autres, le fonctionnement du classement.

L’ego, ce qui rend la désinstallation difficile

Le point central est là. Fermer l’application, ce n’est pas renoncer à rencontrer quelqu’un : c’est renoncer à un indicateur quotidien qui dit que tu existes pour quelqu’un. Beaucoup de gens gardent une application dont ils n’attendent plus rien parce qu’elle reste la seule source de ce signal, et c’est un besoin légitime auquel il faut simplement trouver une autre réponse.

L’outil ne t’a pas trahi. Il fait très bien une chose que tu ne lui avais pas demandée.

Les options de résolution

  1. Changer d’indicateur. Compte uniquement les rencontres proposées et les rencontres effectuées. Tant que l’indicateur reste le nombre de correspondances, l’usage restera orienté vers la validation.
  2. Supprimer les notifications, pas l’application. C’est le levier le plus efficace parce qu’il retire l’irrégularité qui alimente la vérification, sans renoncer à l’objectif.
  3. Fixer deux créneaux par semaine. Un usage à heure décidée transforme la récompense imprévisible en tâche prévisible, ce qui la rend beaucoup moins attirante et beaucoup plus efficace.
  4. Trouver la source de validation ailleurs, explicitement. Si le besoin est réel, il mérite une réponse réelle : un cercle social, une activité où l’on progresse, un endroit où l’on est attendu. Retirer un régulateur sans le remplacer ne tient jamais.

Ce que ces cinq articles ont en commun

Cette série se termine, et un mécanisme unique la traverse : sur ces plateformes, presque tous les problèmes viennent du fait que l’outil est excellent pour une phase du processus et inadapté pour toutes les autres. Il donne accès à des personnes, et nous lui demandons de sélectionner. Il permet d’organiser une rencontre, et nous lui demandons de construire une relation par écrit. Il affiche des compteurs, et nous lui demandons de nous dire ce que nous valons. Il retire les mécanismes de responsabilité sociale, et nous nous étonnons que les gens disparaissent sans un mot.

La conclusion pratique est la même dans les cinq cas : réduire le temps passé dans les phases où l’outil ne sait rien, et augmenter le temps passé là où l’information se trouve, c’est-à-dire en face de quelqu’un. Un profil qui informe, peu de messages, une rencontre rapide, des critères limités à l’essentiel, et aucun compteur pris pour un miroir.

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Références scientifiques

Cet article s’appuie sur les travaux et sources suivants :

  • Rosenfeld M. J., Thomas R. J., Hausen S. (2019). Disintermediating your friends: how online dating in the United States displaces other ways of meeting. PNAS, 116(36), 17753-17758.
  • Montag C., Lachmann B., Herrlich M., Zweig K. (2019). Addictive features of social media / messenger platforms and freemium games against the background of psychological and economic theories. International Journal of Environmental Research and Public Health, 16(14), 2612.
  • Reason J. (1990). Human Error. Cambridge University Press.
  • Schultz W., Dayan P., Montague P. R. (1997). A Neural Substrate of Prediction and Reward. Science, 275(5306), 1593-1599.
  • Finkel E. J., Eastwick P. W., Karney B. R., Reis H. T., Sprecher S. (2012). Online dating: a critical analysis from the perspective of psychological science. Psychological Science in the Public Interest, 13(1), 3-66.
  • Alter A. (2017). Irresistible: The Rise of Addictive Technology and the Business of Keeping Us Hooked. Penguin Press.
  • Reason J. (1997). Managing the Risks of Organizational Accidents. Ashgate.
  • Berridge K. C., Robinson T. E. (1998). What is the role of dopamine in reward: hedonic impact, reward learning, or incentive salience ? Brain Research Reviews, 28(3), 309-369.
  • Timmermans, E., & De Caluwe, E. (2017). Development and validation of the Tinder Motives Scale. Computers in Human Behavior, 70, 341-350.
  • Eyal N. (2014). Hooked: How to Build Habit-Forming Products. Portfolio / Penguin.

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