Un samedi d’août, 10 h. Léo remplit un questionnaire de quarante-deux questions sur ses valeurs, ses habitudes et sa vision du couple. Le système lui annonce ensuite une compatibilité élevée avec plusieurs personnes. Trois d’entre elles ne lui feront aucun effet, et la quatrième personne qui l’intéressera vraiment cette année-là ne cochait presque aucune de ses cases. Ce n’est pas un échec du système : c’est la limite de ce qu’un système peut savoir avant une rencontre.
Ce qui se joue réellement : ce qui est prévisible et ce qui ne l’est pas
Il est important de séparer trois questions que le mot compatibilité mélange.
La première : qui, en général, attire beaucoup de monde. Cette question a une réponse relativement prévisible, et c’est celle que les plateformes exploitent le mieux.
La deuxième : qui, en général, est facilement attiré. Là aussi, une partie est prévisible, à partir de la personne elle-même.
La troisième : est-ce que cette personne précise et cette autre personne précise vont s’accrocher. C’est la seule question qui intéresse l’utilisateur, et c’est celle qui résiste le plus à la prédiction. Le point important est que cette résistance n’est pas un problème d’algorithme insuffisant : elle porte sur la nature de l’objet mesuré.
Une image aide à comprendre pourquoi cette limite n’est pas un problème technique. Un algorithme peut savoir avec une bonne fiabilité quels plats sont populaires et quels convives mangent de tout. Il ne peut pas savoir si une conversation entre deux personnes précises va prendre, parce que cette conversation n’a pas encore eu lieu et que ses ingrédients n’existent nulle part avant elle. Ce n’est pas une donnée manquante qu’il faudrait collecter : c’est une donnée qui se crée dans l’interaction.
Comment cela se déroule, en quatre temps
Premier temps. Tu déclares tes critères. Ils sont sincères et ils décrivent des catégories abstraites : gentillesse, ambition, humour, valeurs communes.
Deuxième temps. Le système filtre à partir de ces catégories. Les personnes proposées correspondent effectivement à ce que tu as demandé.
Troisième temps. La rencontre a lieu et l’attraction se joue ailleurs : sur un rythme d’échange, une manière de réagir à une hésitation, une capacité à rendre une situation confortable. Rien de tout cela ne figurait dans le questionnaire, et rien de tout cela n’existe avant l’interaction.
Quatrième temps. Tu conclus que tes critères étaient mal formulés, et tu recommences en les affinant. C’est la boucle la plus consommatrice de temps de tout le dispositif, parce qu’elle cherche une précision supplémentaire dans une dimension qui n’est pas la bonne.
Ce que dit la recherche
La compatibilité initiale résiste à la prédiction. Samantha Joel, Paul Eastwick et Eli Finkel ont publié en 2017 dans Psychological Science une étude appliquant des méthodes d’apprentissage automatique à des données de rencontres rapides. Leur résultat est net et souvent mal rapporté : il était possible de prédire dans une certaine mesure qui serait globalement désiré et qui serait globalement facile à séduire, mais la part spécifique à la paire, c’est-à-dire l’accroche entre deux personnes précises, restait très difficile à prédire à partir des informations disponibles avant la rencontre.
Les préférences déclarées prédisent mal les évaluations réelles. Paul Eastwick, Laura Luchies, Eli Finkel et Lucy Hunt ont publié en 2014 dans Psychological Bulletin une méta-analyse sur la validité prédictive des préférences idéales. Leur conclusion : ces préférences prédisent correctement les jugements portés sur des descriptions hypothétiques, et beaucoup moins bien l’évaluation d’une personne réelle rencontrée.
La similarité fonctionne surtout sur le papier. Matthew Montoya, Robert Horton et Jeffrey Kirchner ont publié en 2008, dans le Journal of Social and Personal Relationships, une méta-analyse distinguant les études sans interaction et les études avec interaction réelle. La similarité effective prédisait l’attraction dans le premier cas et beaucoup moins dans le second. Autrement dit, la ressemblance déclarée est un excellent critère pour choisir un profil et un mauvais critère pour prédire une rencontre.
La promesse algorithmique avait déjà été examinée. Eli Finkel et ses collègues avaient conclu en 2012, dans Psychological Science in the Public Interest, qu’aucune donnée publique disponible ne permettait d’établir la supériorité des appariements algorithmiques sur d’autres modes de mise en relation, notamment faute d’accès aux modèles et de mesure des variables réellement pertinentes.
Une précision honnête sur ce que cela ne dit pas. Rien de tout cela ne signifie que les critères sont inutiles. Certains éléments déclarés, comme la localisation, le désir d’enfants ou le rapport au tabac, prédisent très bien la viabilité d’une relation. La distinction est la suivante : ces critères déterminent ce qui est possible, ils ne déterminent pas ce qui accroche. Confondre les deux est l’erreur centrale.
Ce que la distinction entre les trois questions change concrètement. Il vaut la peine de la reformuler en termes d’usage, parce qu’elle rend la plateforme beaucoup plus utile. Si l’appariement sait surtout dire qui est globalement désiré, alors l’information qu’il te fournit ne concerne pas ta compatibilité mais la popularité relative des profils qu’il te présente. C’est une information réelle et elle a une utilité limitée. Le reste du travail, c’est-à-dire la totalité de ce qui décidera, se produira dans la première heure passée en face de quelqu’un. Le dispositif est donc excellent comme moteur d’accès et sans valeur comme instrument de prédiction, et l’utiliser correctement consiste simplement à ne pas lui demander ce qu’il ne peut pas savoir.
Le test : cherches-tu la compatibilité au bon endroit ?
Réponds pour les six derniers mois et coche ce qui est vrai.
- Tu as affiné tes critères après une série de rencontres décevantes.
- Tu écartes des profils sur des différences de goûts.
- Tu as déjà eu une forte attirance pour quelqu’un hors de tes critères.
- Tu passes plus de temps à sélectionner qu’à rencontrer.
- Tu cherches à savoir avant la rencontre si cela peut fonctionner.
- Tu utilises les questionnaires de compatibilité comme un argument de décision.
- Tu as annulé un rendez-vous à cause d’une information trouvée en ligne.
- Tu ne saurais pas dire ce qui, concrètement, te fait accrocher avec quelqu’un.
Trois cases ou moins : tu utilises les critères pour ce qu’ils savent faire, écarter l’impossible. Quatre à cinq : tu demandes à la phase de sélection de produire une réponse qu’elle ne contient pas. Six ou plus : tu as remplacé la rencontre par l’évaluation, et aucune amélioration de tes critères ne changera le résultat.
Les facteurs humains à l’œuvre
La croyance en une explication accessible
Nous supposons connaître les raisons de nos attirances, alors que la plupart d’entre elles se forment dans l’interaction et ne sont pas introspectables. Nos critères sont donc des reconstructions plausibles, pas des mesures.
Le confort de la sélection
Sélectionner est une activité maîtrisable, gratifiante et sans risque. Rencontrer est incertain et coûteux. La phase de tri absorbe naturellement l’énergie parce qu’elle est la seule partie du processus que l’on contrôle.
L’illusion de la précision supplémentaire
Après un échec, l’intuition pousse à préciser encore. Mais si la variable mesurée n’est pas la bonne, augmenter la précision ne rapproche pas du résultat : cela renforce la confiance dans un instrument mal orienté.
La rationalisation après coup
Quand une rencontre fonctionne, nous produisons immédiatement une explication par les critères : nous avions les mêmes valeurs, les mêmes goûts, la même vision. Cette explication est fabriquée après le fait et elle renforce la croyance dans les critères, alors qu’elle ne fait que décrire un accord constaté. C’est probablement la raison pour laquelle l’illusion du matching survit à toutes les déceptions : chaque succès semble la confirmer.
L’ego, ce qui rend l’imprévisibilité insupportable
Accepter que l’accroche soit imprévisible revient à accepter de ne pas maîtriser la chose qui compte le plus. Les critères offrent une alternative confortable : ils donnent l’impression de choisir, et surtout ils fournissent une explication en cas d’échec qui ne remet pas en cause la personne. C’est pour cela qu’on y tient.
Tes critères disent avec qui c’est possible. Ils ne diront jamais avec qui ça accroche.
Les options de résolution
- Séparer les critères éliminatoires du reste. Fais deux listes : ce qui rend une relation impossible, et ce qui relève de la préférence. La première doit être courte et respectée, la seconde ne doit pas servir à écarter.
- Déplacer l’effort de la sélection vers la rencontre. Le seul moyen d’obtenir l’information manquante est l’interaction. Une heure passée à trier est une heure retirée à la seule phase informative.
- Identifier tes propres marqueurs d’accroche. Repense aux trois personnes qui t’ont réellement intéressé et cherche ce qu’elles avaient en commun dans la manière d’interagir, pas dans leur profil. C’est là que tu trouveras une information utile.
- Cesser de chercher une garantie avant. Vérifier en ligne, chercher des indices, poser des questions test : tout cela cherche une certitude qui n’existe pas à ce stade et coûte des rencontres possibles.
Dans le dernier article de cette série sur les facteurs humains des sites de rencontre, on abordera ce qui maintient les gens sur ces plateformes bien après qu’elles ont cessé de leur servir : la notification comme régulateur d’humeur.
Pour identifier tes vrais marqueurs d’accroche plutôt que tes critères déclarés, l’application Allectio travaille sur ces facteurs humains.
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Références scientifiques
Cet article s’appuie sur les travaux et sources suivants :
- Rosenfeld M. J., Thomas R. J., Hausen S. (2019). Disintermediating your friends: how online dating in the United States displaces other ways of meeting. PNAS, 116(36), 17753-17758.
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