Le prix d’un vêtement, l’heure de rentrée, le nombre de cigarettes : les petits mensonges conjugaux sont fréquents et rarement stratégiques. Ils servent le plus souvent à éviter une conversation, pas à dissimuler un fait.
« Combien tu l’as payé ? » La réponse est fausse de quarante euros. Personne ne le saura jamais, et cela n’aura aucune conséquence. Sauf que la même opération se répétera, sur d’autres sujets, jusqu’à ce qu’une partie du quotidien devienne approximative.
Pourquoi mentir sur des choses sans importance ?
Parce que le mensonge n’est pas dirigé contre le fait mais contre la conversation qui suivrait. Annoncer le vrai prix, c’est ouvrir une discussion sur le budget, sur les priorités, éventuellement sur un désaccord ancien. Le mensonge n’économise pas de l’argent, il économise une négociation. Cette logique explique pourquoi les petits mensonges se concentrent sur les sujets où existe un désaccord non résolu : l’argent, le temps, les habitudes, la famille. Ils sont donc, paradoxalement, une bonne carte des points bloqués d’un couple.
Ce que dit la recherche
Le mensonge quotidien est banal et généralement de faible enjeu. Bella DePaulo et ses collègues ont publié en 1996, dans le Journal of Personality and Social Psychology, des études par journal quotidien montrant que le mensonge est une conduite sociale courante, le plus souvent orientée vers le confort de l’interaction. Je ne reprends pas ici les fréquences moyennes rapportées : elles sont souvent citées hors contexte et reposent sur des auto-déclarations dans des échantillons étudiants.
Les proches reçoivent moins de mensonges, mais des mensonges plus lourds. Les mêmes travaux distinguent les mensonges dits altruistes, très fréquents avec des connaissances, et les mensonges destinés à se protéger, plus rares mais plus présents dans les relations proches. La proximité ne supprime pas le mensonge : elle en change la fonction.
Nous détectons très mal le mensonge. Charles Bond et Bella DePaulo ont publié en 2006, dans Personality and Social Psychology Review, une méta-analyse montrant que la performance humaine de détection du mensonge dépasse à peine le hasard, y compris chez des professionnels. Un partenaire n’est pas un détecteur fiable, ce qui rend les stratégies de vérification largement inefficaces.
Les facteurs humains en jeu
Le mensonge d’évitement
Il ne vise pas à obtenir un avantage mais à éviter un coût conversationnel. C’est pourquoi il porte sur des faits sans importance : ce qui est évité n’est pas la sanction, c’est la discussion.
La carte des sujets bloqués
Repérez sur quoi portent les approximations. Elles indiquent avec précision les endroits où votre couple n’a jamais réussi à trancher un désaccord.
L’ego, ou l’économie de justification
Se justifier place en position d’infériorité. Mentir permet d’éviter cette position sans affrontement. Le gain est immédiat, le coût est différé et cumulatif.
L’érosion de la fiabilité
Aucun petit mensonge ne fait de dégât. Leur accumulation, en revanche, produit un effet mesurable : on cesse de savoir quelles informations sont exactes, ce qui oblige à vérifier, ce qui abîme davantage que le mensonge initial.
On ne ment pas pour cacher un fait. On ment pour éviter la conversation que ce fait déclencherait.
Le test : arrangements ordinaires ou signal ?
Cochez mentalement ce qui s’applique à vos six derniers mois.
- Vos approximations portent toujours sur les mêmes thèmes.
- Vous mentez pour éviter une discussion, pas pour obtenir quelque chose.
- Vous avez déjà été surpris et avez ajouté un second mensonge.
- Vous ne sauriez pas dire pourquoi ce sujet est sensible.
- Vous vérifiez parfois les informations données par votre partenaire.
- Certains sujets ne sont jamais abordés directement.
- Vous préparez vos réponses à l’avance sur certains thèmes.
- Le nombre de sujets concernés augmente avec le temps.
Trois cases ou moins : arrangements ordinaires, sans conséquence notable. Quatre à cinq : un ou deux désaccords non tranchés produisent des approximations récurrentes ; traitez le désaccord, pas le mensonge. Six ou plus : une zone d’opacité s’est installée et s’étend, ce qui coûtera plus cher que les conversations évitées.
Que faire, concrètement
- Traiter le désaccord, pas le mensonge. Reprocher l’approximation ne change rien, car elle est un symptôme. La question utile est : quelle discussion cherchions-nous à éviter ?
- Rendre certains sujets discutables sans sanction. Un budget, un horaire ou une habitude doivent pouvoir être annoncés sans déclencher un interrogatoire. Le coût de la vérité détermine sa fréquence.
- Éviter la vérification. Compte tenu de la faiblesse de la détection du mensonge, surveiller produit surtout de la suspicion et des faux positifs. Une question directe reste plus efficace qu’une enquête.
- Corriger tôt. Une approximation rectifiée dans la journée coûte peu. La même, découverte six mois plus tard, sera lue comme un système et non comme un incident.
Les limites de ce que l’on sait
Plusieurs prudences. Les études par journal quotidien sur le mensonge reposent sur ce que les participants acceptent de déclarer, ce qui sous-estime probablement les cas les plus coûteux, et elles ont été conduites majoritairement sur des populations étudiantes nord-américaines des années 1990. Les fréquences fréquemment citées à partir de ces travaux sont peu robustes et je m’abstiens donc de les reprendre. La méta-analyse sur la détection du mensonge est solide, mais elle porte sur des juges observant des inconnus, alors qu’un partenaire dispose d’une base de comparaison ; l’avantage réel reste toutefois modeste. Enfin, rien de ceci ne vaut pour les dissimulations qui portent sur des engagements majeurs de la relation, qui relèvent d’une autre analyse.
Questions fréquentes
Est-il normal de mentir un peu en couple ?
C’est fréquent et généralement sans gravité. Ce qui mérite attention, c’est la concentration des mensonges sur des thèmes précis et leur extension progressive.
Faut-il tout dire à son partenaire ?
Tout dire n’est ni possible ni souhaitable. La question utile n’est pas la transparence totale mais l’existence de sujets qu’il est devenu impossible d’aborder.
Comment réagir en découvrant un petit mensonge ?
En cherchant la conversation évitée plutôt qu’en instruisant le mensonge. Sanctionner l’approximation augmente son coût et donc sa probabilité future.
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Références scientifiques
Cet article s’appuie sur les travaux et sources suivants :
- DePaulo, B. M., Kashy, D. A., Kirkendol, S. E., Wyer, M. M., & Epstein, J. A. (1996). Lying in everyday life. Journal of Personality and Social Psychology, 70(5), 979-995.
- Karney B. R., Bradbury T. N. (1995). The longitudinal course of marital quality and stability: a review of theory, method, and research. Psychological Bulletin, 118(1), 3-34.
- Gottman J. M., Silver N. (1999). The Seven Principles for Making Marriage Work. Crown Publishers.
- Vohs, K. D., Mead, N. L., & Goode, M. R. (2006). The psychological consequences of money. Science, 314(5802), 1154-1156.
- Bond, C. F., & DePaulo, B. M. (2006). Accuracy of deception judgments. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 214-234.
- Bradbury, T. N., Fincham, F. D., & Beach, S. R. H. (2000). Research on the nature and determinants of marital satisfaction. Journal of Marriage and Family, 62(4), 964-980.
- Gottman J. M., Levenson R. W. (1992). Marital processes predictive of later dissolution: behavior, physiology, and health. Journal of Personality and Social Psychology, 63(2), 221-233.
- Papp, L. M., Cummings, E. M., & Goeke-Morey, M. C. (2009). For richer, for poorer: Money as a topic of marital conflict. Family Relations, 58(1), 91-103.
- Finkenauer, C., & Hazam, H. (2000). Disclosure and secrecy in marriage. Journal of Social and Personal Relationships, 17(2), 245-263.
- Gottman, J. M., Coan, J., Carrere, S., & Swanson, C. (1998). Predicting marital happiness and stability from newlywed interactions. Journal of Marriage and the Family, 60(1), 5-22.
Note de rédaction : les travaux cités le sont avec leur auteur, leur année et leur revue, de mémoire. Ils sont réels mais doivent être revérifiés avant publication. Aucun pourcentage n’a été inventé : lorsque je ne dispose pas d’un chiffre sourçable, je le dis explicitement plutôt que d’en produire un.
